Je l’aime mon Dagenais (eh oui!)

Par Étienne McKenven, trad. a.

Quand j’ai commencé mes études en traduction, l’un des premiers cours que nous devions suivre avait pour titre Difficultés du français écrit. Il s’agissait en fait d’une vaste révision grammaticale. On souhaitait que les étudiants consolident la maîtrise de leur langue avant d’aborder la traduction proprement dite. Et puisqu’un français maîtrisé est un français exempt d’anglicismes, la professeure nous annonça à la première rencontre que nous étudierions, dans son intégralité, le Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada de Gérard Dagenais. Je me souviens que cette nouvelle provoqua un certain émoi dans la classe. Un malaise muet qui disait quelque chose comme : « Quoi? Apprendre un dictionnaire par cœur ?!? » Fine pédagogue, la dame sut lire notre sentiment et présenta un argument qui surprit l’assemblée : « Vous allez voir, ça se lit comme un roman! »…

C’était il y a une quinzaine d’années. Aujourd’hui, je sors du placard : j’ai adoré étudier le Dagenais! Encore maintenant, il m’arrive de le consulter. Entendons-nous : j’utilise aussi – beaucoup plus en fait – les ouvrages récents que nous connaissons tous. Si ceux-ci sont à certains égards de meilleures sources pour trouver rapidement une solution à un problème de traduction, j’éprouve une affection toute particulière pour le dictionnaire de Gérard Dagenais.

Publié d’abord en 1967, puis réédité en 1984, le Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada recense ce que l’auteur considérait comme des fautes courantes chez nous, des anglicismes la plupart du temps. Parler du Dagenais en 2014 risque de provoquer le scepticisme de certains. Il est vrai que depuis la publication de la seconde édition de l’ouvrage, le français, langue vivante, a nécessairement évolué, surtout à l’heure de la mondialisation. Le champ sémantique de plusieurs mots a changé, et plusieurs fautes recensées n’en sont plus, comme les anglicismes que pouvait constituer autrefois l’utilisation de mots tels que contrôler, développer, identifier, adéquat, drastique, opportunité, domestique, littérature, etc. Par ailleurs, Gérard Dagenais était puriste. Un pur et dur qui opposait une fin de non-recevoir à tout ce qui s’éloignait du français international. À peu près aucune des expressions de chez nous, apparemment mal formées et inconnues à l’étranger, ne trouvait grâce à ses yeux, peu importe le contexte du message ou son destinataire. Exit les achalandé, cabane à sucre (à remplacer par sucrerie d’érablière), cretons (rillettes), bleuet (myrtille), bâton de hockey (crosse), etc. Bref, Dagenais, homme d’une époque qui semble si lointaine, véhiculait des idées susceptibles de provoquer aujourd’hui une réaction épidermique chez certains.

Une qualité unique

L’ouvrage a des défauts et n’est pas à mettre entre n’importe quelles mains, mais il possède quand même une qualité toute simple et pourtant rare pour un ouvrage du genre : il est vraiment intéressant! Écrit dans un style narratif, le Dagenais est un ouvrage « qui se lit », comme le dit l’auteur dans son avant-propos. Un ouvrage dont la lecture continue fait tout sauf assommer. Les ouvrages que nous utilisons couramment ont tous un contenu présenté sous forme plus ou moins télégraphique, ce qui rend leur consultation très efficace, mais rend pénible la lecture suivie. Ils ne sont pas faits pour ça, rétorquera-t-on. Sûrement, mais il reste qu’un dictionnaire de difficultés qu’on peut se surprendre à lire pour le simple plaisir, ce n’est pas banal! Dans la préface, Pierre Bourgault exprime joliment la chose : « Là où tant d’autres alignent froidement les définitions, Dagenais peint des paysages anciens et crée des ambiances accueillantes. »

Un style convivial, c’est une chose, mais encore faut-il un contenu digne de ce nom. Celui du Dagenais l’est-il? Je le crois, surtout si le lecteur possède la formation pour y jeter un regard critique. Un langagier, par exemple! En fait, à bien des égards, la pertinence de ce dictionnaire réside davantage dans les prescriptions que dans les proscriptions. Si les erreurs relevées n’en sont parfois plus, les solutions de rechange préconisées, à défaut d’être résolument exploitables, sont toujours intéressantes. Pour qui aime sortir de ses automatismes, certaines suggestions toutes simples sont rafraîchissantes. Par exemple, à l’article sur le mot « procédure », Dagenais condamne « procédures à suivre pour l’élection d’un nouveau chef ». Je doute fort que cette tournure déplaise à quiconque de nos jours, mais la correction vaut son pesant d’or : « mode d’élection d’un nouveau chef ».

Pour ma part, chaque fois que je consulte le Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada, je constate que j’ai oublié quantité de notions apprises durant mes études. Surtout des notions absentes des textes que je traduis au quotidien. À « échange-échanger », l’auteur rappelle la différence qui existe, notamment dans le commerce, entre les verbes « échanger » (on peut uniquement échanger des articles de même valeur) et « changer » (on change un article contre un autre dont la valeur est différente). À « tablette », il explique que ce mot ne désigne pas les supports à claire-voie qui supportent la nourriture dans un réfrigérateur, que ces objets s’appellent « clayettes ». Tout au long de l’ouvrage, les propositions abondent. Une que j’aime particulièrement : encombrement, pour désigner l’« espace occupé par un objet ». Ainsi, les chaînes stéréo modernes, plus petites, sont de moindre encombrement. Joli, non?

À la manière d’une encyclopédie

Une autre grande qualité du Dagenais réside dans le fait que ses articles donnent sur de vastes perspectives, un peu comme une encyclopédie. Au lieu d’indiquer simplement que tel tour doit remplacer tel autre, l’auteur englobe dans son propos tout un domaine du savoir linguistique. Ainsi, à « galerie », en plus d’établir la différence entre ce mot et « balcon », il rappelle l’utilisation correcte de mots comme « terrasse » et « véranda ». L’article « chaloupe » offre l’occasion de revoir de nombreux termes liés à telle ou telle réalité propre au monde des bateaux. À « lumière », Dagenais commence par distinguer les concepts de faisceau lumineux et d’appareil d’éclairage (souvent confondus), puis passe en revue les termes apparentés à l’un et à l’autre. De vrais petits chantiers terminologiques!

L’aspect encyclopédique est manifeste aussi dans le traitement des langues de spécialité, particulièrement impressionnant. Boucherie, météorologie, serrurerie, finance, transport, commerce, habillement, carburants, géologie, etc., Gérard Dagenais sait tout et l’explique avec grande clarté! Comble de chance, plusieurs termes dans ces domaines sont intemporels. En menuiserie par exemple, des vis, des écrous et des clous, ça ne change pas beaucoup. Ainsi, sous « taraud-taraudage », on nous indique trois façons de décrire les sillons pratiqués dans un écrou : tours de rainure, pas de vis et filetage. Une aubaine!

Les qualités de ses défauts

Homme intransigeant, Gérard Dagenais portait des jugements sévères sur le français parlé au Canada. C’est du moins ce que les clips d’archives versés à son sujet sur Internet1 permettent de constater. Mais cette rigidité avait visiblement une contrepartie positive, car la plus grande rigueur se dégage du dictionnaire, tant dans la forme que sur le fond. Les articles sont fouillés, des exemples éclairants accompagnent les explications, et quantité de renseignements connexes agrémentent le tout. De toute évidence, ce qu’il exigeait d’autrui, l’homme se l’imposait d’abord à lui-même.

Le Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada n’est plus un outil indispensable, mais pour quiconque souhaite réfléchir à l’évolution de la langue, enrichir son vocabulaire, remettre en question ses automatismes ou revoir des notions oubliées, il constitue une lecture aussi passionnante qu’originale. Pour ma part, une quinzaine d’années après mes études en traduction, je conserve précieusement mon exemplaire, et il arrive souvent que, pour un problème donné, la curiosité me pousse à aller voir ce que celui qui fut peut-être le plus puriste de nos linguistes a à dire sur la question. Chaque fois, le charme opère. La prof avait bien raison : Le Dagenais, ça se lit comme un roman!

1. Taper son nom dans un moteur de recherche permet de trouver près d’une demi-douzaine de clips des années 1960 à son sujet. Étonnement garanti!

Étienne McKenven est traducteur-réviseur principal aux Traductions Tessier.