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Toutes proportions gardées

Eve Renaud, traductrice agréée
Du haut de la tour de Babel, Dieu dit aux mots : « Soyez féconds1, multipliez, emplissez la terre […] » (Genèse, 1:282).

Et Dieu sait que les mots, ils ont multiplié3, comme en témoignent, dans les librairies, les piles des rayons cuisine, psycho pop et pensées profondes de Toutunchacun4.

Cela dit, comme vous le voyez, c’est du sommet de la tour de Babel que Dieu créa officiellement les traducteurs et prévit une ample verbosité translangue. Car c’est exactement – tous les exégètes vous le diront – le sens de la parenthèse qui termine la citation : de la Genèse (texte originel) jusqu’à la traduction, le rapport sera de 1 à 28. Dieu, qui se faisait la main pour le truc subséquent des pains, avait décrété une multiplication de 2700 %.

Pardon, Dieu, mais avec des taux pareils, l’apostasie deviendrait virale!

Un cabinet de traduction prévient, du haut de son siège à Lyon et de son pignon sur Web, mais sans sources : « La traduction du texte […] ne sera pas de longueur égale à celle du texte original5. » Et d’ajouter un petit tableau selon lequel le passage de l’anglais au français produirait en moyenne un coefficient de foisonnement de 20 %. On y parle domaine, technicité et niveau de langue, mais pas méthode ni critères de calcul.

Perso, à chaque traduction ou presque, je me livre à ce calcul de pullulement et quand le résultat est supérieur à 10 p. 100, je n’hésite pas à me dénoncer sur la page facebook de l’Inquisition. J’ai même créé un petit cilice ludique pour aiguillonner mon ascèse : quand un paragraphe de ma traduction mobilise une dernière ligne pour un ou deux mots seulement, je fonds sur le passage en question pour éliminer la ligne gaspillée. Torquefada ne pourra pas m’accuser de tirer au flanc ni à la ligne. Je reste hantée par cette phrase de Pascal, à propos d’une missive : « Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte6. »

Nombre de traductologues, professeurs, linguistes, doctorants et toute combinaison de ce qui précède se sont penchés sur cette surcharge pondérale, invoquant divers agents multiplicateurs. Outre l’huile de palme, citons la surtraduction, le pléonasme, le calque, la motivation des termes et le transcodage7. Le temps me manque pour vérifier si ce palmarès fait place à ma hantise : dans un texte anglais qui renvoie à l’IDRC, sans préciser qu’il s’agit de l’International Development Research Centre, par exemple, je dois porter un coup dur à ma moyenne en écrivant en toutes lettres Centre de recherches pour le développement international (CRDI), ce qui inscrit huit mots à mon ardoise, pour un coefficient de foisonnement de 87 %. C’est un cas où je me mords le front avec les dents d’en haut (expression parfois attribuée à Jean Perron, mais que ma mère employait, sans en réclamer la maternité, bien avant que ce cher Jean ne blasphème la langue).

Entre réflexe et obsession, je reçois un jour un appel d’une cliente courroucée. Dans ce texte du genre mode d’emploi, j’ai écrit : « Vous devez tout ranger – outils et documents – avant de […]. » La cliente me lit la phrase anglaise, puis ma traduction, et fait une pause. Je respecte son silence.

Elle : Vous comprenez pas?

- Euh… J’ai peur de ne pas vous suivre…?

- On s’entend-tu qu’y manque les articles?

- Il manque des…? Ah! Non, ils ne « manquent » pas. J’ai fait le choix de ne pas les employer.

Elle, pas, mais pas du tout, convaincue : Ça se peut-tu que vous m’ayez envoyé un brouillon?

J’avais décidé longtemps avant de considérer comme apocryphe cette anecdote du client qui se plaint d’être lésé parce que la traduction est plus courte que l’original…

Morale : ni l’économie ni la dilution ne rapporte : étant en général payé en fonction du compte de mots initial, le traducteur qui dilue n’y gagnera guère en liquidités.

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1. Les versions audio ont hélas fait croire à certains que Dieu avait dit aux mots « soyez faits cons ».

2. Dans une prochaine chronique, je ne vous entretiendrai pas de l’opportunité de citer officiellement la Bible, le thème étant trop proche de l’anathème. Par ailleurs, moi j’apparais dans l’histoire en Gn (abrégez Genèse en Géhenne, hein, quel admirable sens de la synthèse!), bref, Eve apparaît en Gn 1:27 et j’ai donc choisi ma profession en connaissance de cause. Même si mon nom n’est mentionné qu’en Gn 4:1, au moment où… Mais je ne vous retiens pas : vous avez une chronique à lire!

3. Cet intransitif est cautionné par Robert, qui en profite quand même pour sous-entendre que Dieu est vieux jeu.

4. Apparentée au pharaon bien connu, cette branche de la famille a régné plutôt en aval.

5. http://www.versioninternationale.com/details-taux+de+foisonnement+en+traduction+anglais+francais+allemand-395.html

6. Blaise Pascal, Lettres à un provincial, Lettre XVI, p. 181 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6459787p/f203.item.r=court

7. Pour les définitions, voir entre autres Guylaine Cochrane, à l’adresse https://www.erudit.org/fr/revues/ttr/1995-v8-n2-ttr1483/037222ar.pdf, et Christine Durieux, à l’adresse https://www.erudit.org/fr/revues/ttr/1995-v8-n2-ttr1483/037222ar.pdf. Cette dernière parle de « "proligération" de mots en surnombre ». Primo, « proligération, depuis, semble avoir conservé son sens biologique unique de « fait de porter un germe » [https://www.universalis.fr/dictionnaire/proligeration/]. Deuxio, si l’on accrédite la thèse de la faute de frappe, « prolifération de mots en surnombre », c’est comme, genre, style, un pléonasme exagéré. Et voilà comment on foisonne! Voir aussi, sur le foisonnement en général, le billet de Maurice Rouleau : https://rouleaum.wordpress.com/2014/04/07/stylist-comparee-12-foisonnement/


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