D’un jabanou sans jive au cadavre exquis

Par Eve Renaud, traductrice agréée

À l’époque, pas si lointaine, où les conversations familiales sur le choix d’un « frigidaire » passaient par l’option « sans givre », il se trouvait toujours quelqu’un pour glisser : « Comme le jabanou… ». Et ce frigidaire à la parenté étonnante conservait déjà pour moi le germe de nombreux cadavres. Exquis, il va sans dire.

C’est qu’il y avait dans notre bibliothèque enfantine quatre petits livres de même facture, dont Promenons-nous à cherche-et-trouve avec un ddibù. C’est de là que je tiens le jabanou et mon goût de l’absurde. Voyez plutôt : « Des ddibùs, tu sais, il y en a de toutes sortes […]. Tous ont une chaînette à leur poche arrière, où ils tiennent leur ddif. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un ddif? Moi non plus, je ne sais pas très bien, mais je sais qu’un ddibù sans ddif, c’est impossible. Autant imaginer un jabanou sans jive, pendant que tu y es. » Et si l’on retrouve le ddif du ddibù, le jabanou sans jive conserve tout son mystère.

Seul figure dans les pages liminaires le nom de l’illustratrice. Grâce à Internet, arme d’instruction massive, je viens de découvrir que les quatre opuscules sont de Bodil Selge, auteure suédoise. Pour les avoir relus pas plus tard qu’hier, je sais aussi qu’ils ont été traduits et révisés par des gens pressés. Un « s » final encombre toutes les occurrences du verbe « aller » à la deuxième personne de l’impératif et transforme en conditionnels incongrus quelques futurs de premier groupe à la première personne du singulier.

Je ne me rappelais ni des erreurs ni de l’intrigue, mais je n’avais rien oublié des passages absurdes, dont Nippetopp qui fait pousser de minuscules chevaux à six pattes à partir de graines rouges et Joachim qui trouve une recette, mais ne sait pas bien s’il s’agit d’une recette pour construire une maison de ddibù ou pour confectionner des caramels mous au cola.

Excellente préparation pour le cadavre exquis. Vous êtes sans doute nombreux à connaître ce jeu, peut-être sous un autre nom. En résumé, la version la plus célèbre est une invention des surréalistes, André Breton en tête, avec Marcel Duhamel et Jacques Prévert, entre autres. Il s’agit d’écrire un groupe sujet sur un papier qu’on replie pour masquer son choix avant de le passer au joueur suivant, qui écrit un adjectif. Nouveau pliage, nouveau transfert, à deux personnes qui écriront, successivement, un verbe et un complément. La première phrase produite par les inventeurs (ou, à tout le moins, ceux à qui on doit le nom du jeu) était « Le cadavre exquis boira le vin nouveau ». Le groupe a inventé également une version picturale de sa trouvaille.

C’est en cherchant un jeu de mots à présenter à un cours de portugais que je suis tombée sur une version actualisée de la chose. En effet, sur le site Web que je fréquente depuis, le jeu a été légèrement modifié. On peut choisir de commencer un cadavre et l’on dispose alors de 60 caractères pour écrire la première des dix lignes que comptera le texte final. Une ligne peut correspondre ou non à une phrase complète, voire se terminer par un mot incomplet. La personne qui choisit plutôt de continuer un cadavre verra uniquement le contenu de la ligne précédant celle qu’elle doit écrire. Elle saura toutefois combien de participants l’ont précédée (et, par conséquent, s’il lui faut conclure), puisque des pointillés indiquent combien de lignes précèdent celle dont elle voit le contenu. Le système nous empêche d’écrire deux lignes de suite. La magie opère pendant la nuit et au matin, nous voyons la fournée de la veille. Outre les historiettes cocasses et presque cohérentes que nous arrivons parfois à produire, c’est une curieuse école où l’on apprend la tolérance (il a bien fallu arrêter de souligner les fautes parce que le groupe menaçait de se dissoudre) et où l’on pratique échanges culturels et calembours… de niveaux divers.

Voici un exemple qui remonte à 2013. (N’oubliez pas qu’au moment d’écrire, on ne voit que la ligne précédente, d’où, parfois, un certain manque de logique.)

Pourquoi c’est tout blanc? Suis-je dans la neige ou au pa
villon de Sèvres, où se trouve le fameux maître ès talons?
Oui, il a eu un petit rôle dans les Fourberies d’escarpin et
a aussi interprété le Mis en Croc, passé assez inaperçu à ca
use d’une balade imaginaire. À l’école des flemmes, on
rencontre plein de vicieuses ridicules car les femmes se van
tent plus qu’elles n’agissent selon ce qu’en a dit Jean-Baptis
te de La Salle avant d’être canonisé. Ce n’est pas parce qu’
on est homme-canon au cirque qu’on ne va jamais à l’église.
On y entre même parfois avec détermination. Par la rosace.

Certes pas nobélisable, mais le cadavre exquis reste un de mes signets tripots favoris.