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Léon Gérin : les premières années

Léon Gérin, connu surtout pour ses travaux en sociologie — certains le surnomment le « père de la sociologie au Canada français » — a longtemps été traducteur. Comme bien d’autres avant lui, la traduction n’a pas été son premier choix de carrière. En fait, à son époque, on y arrivait dans bien des cas au terme d’un long cheminement.

Par Alain Otis, traducteur agréé (ATIO et CTINB)

En fin de stage réglementaire, à l’École de droit, je n’eus rien de plus pressé que de délaisser […] la profession d’avocat.
Léon Gérin1

Léon Gérin est né à Québec le 17 juin 1863. Son grand-père maternel, Étienne Parent, et son père, Antoine Gérin-Lajoie, ont été traducteurs. Ce dernier, bibliothécaire de l’Assemblée législative du Canada Uni, s’installe dans la nouvelle capitale, Ottawa, en 1866. Son fils y entreprend ses études classiques, qu’il termine au séminaire de Nicolet, pour être ensuite admis à la Faculté de droit de l’Université Laval à Montréal. Il devient avocat en 1885.

Le droit offre alors bien peu de choses à un nouveau diplômé. Gérin dira : « Ils n’avaient rien de séduisant, ces sombres petits bureaux, garnis de meubles déchiquetés, occupant des antiquailles d’immeubles, aux abords du vieux palais de justice2 » Il fait aussitôt une croix sur la carrière d’avocat.

Paris-la-Grande

Pendant ses études, Léon Gérin est sténographe judiciaire et met suffisamment d’argent de côté pour se payer un séjour à Paris. Au programme : visites de musées, de bibliothèques, cours à la Sorbonne, au Collège de France, à l’École de la science sociale. Il veut, dit-il, se donner l’illusion de la pleine vie intellectuelle.

Après sept mois, arrivé au bout de ses économies, il doit rentrer au pays. Fils de citadin et de fonctionnaire, il se fera colon. Dès l’automne 1887, il acquiert un domaine près de Coaticook : un terrain rectangulaire de 200 acres, dont 65 ont été à peine défrichés, rien en labour. Il entreprend de le mettre en valeur.

Faute d’organisation dans ce pays neuf, Gérin ne pourra pas tirer un revenu stable de sa terre. Le seul produit qu’il pouvait vendre était une petite quantité de beurre, et le marchand du village ne l’acceptait qu’en échange de marchandises de son propre stock. Par conséquent, Gérin était complètement à sa merci.

À la recherche de revenus, il rédige des textes de fort bonne tenue pour les journaux. On dira dans La Minerve du 21 juin 1892 : « Les articles si sérieux, si fortement pensés de notre collaborateur, M. Léon Gérin, […], sont ou reproduits ou commentés favorablement par plusieurs de nos confrères. […] M. Gérin a passé, […], près d’un an à Paris, pour y étudier les questions sociales et économiques. » Il ne trouvera cependant pas de revenus stables dans les journaux.

Secrétaire de ministre

Début décembre 1892, le nouveau premier ministre, John Thompson, offre au sénateur Auguste Réal Angers le portefeuille de l’Agriculture. Léon Gérin, arrivé au ministère le 14, est aussitôt appelé au cabinet du ministre. Soumis, comme son patron, aux aléas de la politique, il perd sa situation avec la défaite du Parti libéral conservateur en juillet 1896. Peu de temps après, il est nommé secrétaire du commissaire à l’agriculture et à l’industrie laitière.

Les activités du Commissariat seront réduites en 1902; les services de Gérin n’y sont plus requis. Sa carrière de secrétaire particulier aura duré en tout une douzaine d’années. Coïncidence, un poste de traducteur des débats est ouvert. Il s’inscrit au concours et est reçu. Il entre en fonction le 22 avril 1903, en pleine session parlementaire.

La traduction des débats

La traduction des débats est un travail colossal. Léon Gérin dira: « Sait-on ce qu'impose de recherches, ce que comporte de tâtonnements, de réflexions, la traduction d'une page, d'un simple alinéa peut-être, roulant sur un sujet technique, spécial, nouveau? Et cela, lorsque tous les dictionnaires ou lexiques dont sont chargés les rayons d'une bibliothèque bien pourvue n'ont été d'aucun secours3? »

Sans compter aussi qu’il faut satisfaire le « député qui se pique d'être lettré et désire un langage fleuri pour sa moindre pensée4 ».

Le travail, concentré sur une courte période, draine rapidement toute l’énergie des hommes. En mars 1935, Gérin explique : « … La besogne était dure parfois. Nous étions peu nombreux — une dizaine —, et tant que sévit la Grande Guerre, on était peu disposé à nous fournir de l’aide. […] Nous arrivions en fin de session joliment fourbus…5 » Il n’exagère rien. Les traducteurs ploient sous le faix, certains meurent même à la tâche. Le sénateur Pascal Poirier avait dit, avec justesse : « Dans l’autre chambre, il en meurt un par année6! »

Un travail de journaliste

Depuis son point d’observation, Léon Gérin constate que les traducteurs et les journalistes font un travail du même ordre. D’ailleurs, les traducteurs, surtout aux Débats sont bien souvent d’anciens journalistes. Il dit dans L’Almanach littéraire : « … journalistes et traducteurs sont frères, pétris d'une même pâte, […] En effet, que le journaliste rédige un simple fait divers, ou commente les dernières survenances de la politique; que le traducteur s’efforce de coucher en clair français le rapport nuageux d’un service administratif ou le discours énigmatique prononcé la veille à la Chambre des Communes, l’un et l’autre […] font leur travail dans des conditions similaires, qui ne sont pas toujours favorables à sa parfaite exécution7… »

Départ inattendu

Le traducteur en chef des Débats, Wilfrid Larose, à la barre depuis 1899, fait des mécontents dans son équipe. Excellent traducteur, il est piètre gestionnaire. À l’unanimité, les traducteurs réclament sa tête. En mars 1914, il est relevé de ses fonctions pour des raisons d’inefficacité. Son successeur, nouveau venu dans le métier, est nommé à titre intérimaire. On veut le voir à l’œuvre. Gérin aurait pu alors être appelé… Son tour viendra.

1 « M. Léon Gérin nous écrit… », La Revue populaire, mars 1935, p. 8.
2 Léon Gérin, Le type économique et social des Canadiens, p. 184.
3 « Journalistes et traducteurs », L’Almanach littéraire, 1932, p. 9.
4 « Journalistes et traducteurs », L’Almanach littéraire, 1932, p. 9.
5 « M. Léon Gérin nous écrit… », La Revue populaire, mars 1935, p. 34.
6 Débats du Sénat, 11 avril 1902, p. 225.
7« Journalistes et traducteurs », L’Almanach littéraire, 1932, p. 9.

Alain Otis est chargé de cours au Département de traduction et des langues de l’Université de Moncton depuis septembre 2015.


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