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Exercer la traduction, l’interprétation et la terminologie pour sauver les langues autochtones de l’extinction

Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Après avoir été utilisées pendant des siècles pour subordonner les peuples autochtones nord-américains à l’autorité politique d’origine européenne dans le cadre de négociations territoriales volontairement opaques, la traduction et l’interprétation peuvent aujourd’hui servir à préserver les langues autochtones. Unies à la terminologie, elles peuvent contrer l’assimilation des Premières Nations nord-américaines et, moyennant un travail soutenu, redonner vie à de nombreuses langues en voie d’extinction.

Il faut le dire : la question de la pérennité des langues autochtones menacées, voire en danger imminent de disparition, se pose au Canada1

Les langues autochtones au Canada

Le pays compte entre 56 et 70 langues autochtones, comme l’inuktitut et le cri2. Celles qui n’ont pas encore disparu sont parlées par seulement quelques milliers de locuteurs, comme l’atikamet – 3995 locuteurs –, voire par quelques individus, tels le tagish ou le tanaha – respectivement deux et dix locuteurs –, et ne sont protégées ni par l’État fédéral, ni par les provinces. Seuls les trois territoires nordiques, le Nunavut, les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon, font la promotion officielle des langues autochtones, en raison de leur forte proportion de personnes autochtones. On doit noter qu’au Canada, les Premières Nations, les Inuits et les Métis forment officiellement l’ensemble des peuples autochtones.

En étudiant l’état des langues autochtones des territoires nord-canadiens et les mesures prises pour les sauver, Denise Nevo et Marco A. Fiola3 se sont posé une question fort pertinente : « Se pourrait-il que l’intensification des activités de traduction et d’interprétation puisse avoir une incidence bénéfique sur la survie des langues autochtones dans ces régions? » La réponse est positive, car en traduisant, le langagier professionnel fait plus que transférer un savoir d’une langue à une autre, il adapte également les notions, les appellations et les perceptions de la langue de départ à la langue d’arrivée. Bien entendu, les politiques linguistiques nationales et locales jouent un rôle essentiel pour favoriser l’enrichissement d’une langue.

Toujours selon Nevo et Fiola, les « besoins en traduction et en interprétation, tant dans les entreprises privées qu’au gouvernement, sont […] importants depuis de nombreuses années et […] vont aller en augmentant en raison de la politique linguistique » mise en œuvre par les gouvernements des grands territoires, en particulier celui du Nunavut. Il va de soi que sans ressources terminologiques bilingues spécialisées et normalisées, le travail des langagiers est particulièrement difficile et long. En effet, pour s’émanciper pleinement et avec aisance, une langue vers laquelle on traduit doit être soutenue par des terminologies répertoriées dans des ouvrages, sur papier ou en ligne, facilement utilisables par les langagiers – traducteurs, interprètes et rédacteurs techniques.

Selon Nelida Chan4, au « […] Nunavut, les produits terminologiques (dictionnaires, bases de données, lexiques) font partie de la stratégie d’aménagement linguistique visant l’utilisation accrue de la langue minoritaire dans les organes et organismes gouvernementaux, les entreprises publiques et privées, les événements culturels, etc. » L’objectif d’une telle opération est le renforcement de la langue « comme outil de communication générale, scientifique et technique. Au […] Nunavut, l’objectif est de revitaliser la langue inuit. »

Bien entendu, des politiques linguistiques nationales efficaces et l’engagement international réel des États canadiens ou des communautés autochtones peuvent créer une synergie favorisant, à défaut de la garantir, la survie d’une langue menacée ou en danger.

La persévérance est de mise

La traduction, l’interprétation et la terminologie peuvent contribuer efficacement à la protection du patrimoine linguistique autochtone, car elles sont déjà instrumentales à l’enrichissement et au développement des langues et des cultures du monde entier5. De plus, elles sont centrales au transfert de connaissances traditionnelles réussies entre personnes de générations différentes et entre peuples désirant se connaître, voire se reconnaître.

C’est en veillant au grain qu’on évite les mauvaises surprises et c’est par la persévérance que le succès se manifeste. Chaque langue autochtone est l’« œuvre » d’un groupe d’êtres humains à nul autre pareil et renferme des richesses traditionnelles uniques. Il est donc du devoir de tout un chacun de préserver ces trésors ancestraux afin que les générations à venir puissent en tirer connaissances et expériences et acquérir ainsi la sagesse dans toute sa diversité.

Sources

1) Quelques pensées exprimées dans les paragraphes suivants sont tirées d’un article intitulé « L’importance de la terminologie dans la transmission et la sauvegarde des langues-cultures menacées » que j’ai rédigé pour Meanmanra II: cnuasach aistí na bliana, aux Éditions Coiscéim, à Dublin et publié en 2017.

2) Site de l’aménagement linguistique au Canada – SALIC, (2018), Ottawa : Université d’Ottawa. Site en rénovation et temporairement inaccessible. [En ligne] https://salic.uottawa.ca/autochtones_populations.  

3) Nevo, Denise et Marco A. Fiola, (2002), « Interprétation et traduction dans les territoires : hors de la polarité traditionnelle des langues officielles » dans TTR, vol. 15, no 1, Montréal : Association canadienne de traductologie, p. 203-221.

4) Chan, Nelida, (2015), « Language policies and terminology policies in Canada » dans Handbook of Terminology, vol. 1, Kockaert, Hendrik J. et Frieda Steurs (dir.), Amsterdam : John Benjamins, p. 489-504.

5) Lipou, Antoine, (2007), « Interventionnisme terminologique et langues en situations minoritaire (avec référence particulière aux langues africaines en zone francophone) » dans Cahier du Rifal, no 26, Paris : Organisation internationale de la francophonie, p. 48-57.

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Professionnalisme et délais d’exécution d’un travail

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André Senécal, traducteur agréé

Merci !

Merci à Philippe Caignon pour son édito dithyrambique à mon égard. J'avoue qu'il a réussi à me tirer une larme ! Mais en toute honnêteté, Circuit était un magazine de qualité avant que j'arrive et il le restera après mon départ grâce à toutes les personnes formidables qui y contribuent. J'apprécie le compliment évidemment, mais je tiens à le partager avec tous mes prédécesseurs et tous les collaborateurs que j'y ai croisés. Ce ne serait pas juste sans cela. Merci à Circuit aussi pour ce qu'il m'a apporté de défis et de plaisirs et longue vie à notre magazine !

Betty Cohen, trad. a.


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Édito

Exercer la traduction, l’interprétation et la terminologie pour sauver les langues autochtones de l’extinction

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Après avoir été utilisées pendant des siècles pour subordonner les peuples autochtones nord-américains à l’autorité politique d’origine européenne dans le cadre de négociations territoriales volontairement opaques, la traduction et l’interprétation peuvent aujourd’hui servir à préserver les langues autochtones.


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