caroussel139
Édito

Exercer la traduction, l’interprétation et la terminologie pour sauver les langues autochtones de l’extinction

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Après avoir été utilisées pendant des siècles pour subordonner les peuples autochtones nord-américains à l’autorité politique d’origine européenne dans le cadre de négociations territoriales volontairement opaques, la traduction et l’interprétation peuvent aujourd’hui servir à préserver les langues autochtones.

Poursuivre

Au temps pour moi


Le bleu des pervenches a disparu discrètement tandis que s’amorçait la courte vie des trolles jaunes. Ce sont ensuite les corolles ondulées de crème des iris qui se sont ouvertes. Puis les épis roses des astilbes ont bruni pour laisser galamment briller l’hydrangée blanche avant que les roses n’éparpillent leurs pétales à mon passage sous la tonnelle en direction des framboisiers ourlés de rouge que je dispute aux oiseaux. L’orange des capucines s’harmonise avec le jaune des fleurs de concombres. Ainsi s’étalent, sous mes fenêtres, les couleurs du temps qui passe. Bientôt l’hiver, puis bientôt le printemps, et bientôt mes cheveux blancs.

Le temps court à grandes enjambées. Même sur les horloges anglaises où on le force pourtant à marcher sur les mains. Il fuit et c’est normal : nombreux sont ceux qui cherchent à le tuer.

Je ne m’entends pas bien avec le temps, pas plus qu’avec les chiffres, sans doute parce l’un ne va pas sans l’autre. Combinez le tout avec une langue étrangère et c’est catastrophique.

Ainsi, je déconcentre les guichetiers des gares en traçant dans le vide, à la hauteur de nos nez respectifs, les heures et les numéros de trains qui m’arrivent hachurés par l’hygiaphone. En allemand, je commence prudemment sous le nez du client à ma droite pour avoir toute la place voulue parce que les unités viennent avant les dizaines.

La contrepartie de l’exercice, c’est quand on m’interpelle pour me demander l’heure et que c’est à moi de réunir tout le matériel. J’ai donc mis au point quelques stratagèmes.

Même en anglais, les chiffres ne m’arrivent toujours pas aisément malgré de nombreuses années de fréquentation. Alors, si je croise quelque touriste anglophone soucieux du temps, je cache ma montre dans ma manche et présente mes regrets en hiver, tandis qu’en été je brandis l’instrument en libre-service sous les yeux du demandeur. Je suis même prête à m’infliger une clé de bras pour lui faciliter la lecture.

Même chose dans les pays germaniques, que l’on dit assez pointilleux sur l’horaire. Je n’arriverais pas à dire assez vite au travailleur pressé qui me demanderait l’heure à la volée, à 14 h 35, qu’il est fünf nach halb drei soit cinq après la demie de trois.

En Italie, il paraît assez normal de prendre quelque liberté avec l’horaire; aussi, bien que le système soit assez semblable au nôtre, j’arrondis et je réponds toujours l’heure juste ou la demie.

Au Portugal, par contre, c’est l’heure juste qui me pose problème. Je donne donc toujours au moins cinq minutes d’avance à mon interlocuteur. J’emploierais la même astuce si nous avions l’heur de nous rencontrer, disons, à six heures moins vingt-six. J’aurais en effet bien du mal à dire en souriant et en chuintant que são vinte e seis para as seis [saon vinti i séiche para ache séiche] soit, littéralement, vingt et six avant les six.

Avec beaucoup de naïveté ou de prétention, je croyais avoir vu toutes les possibilités quand est arrivée la leçon de catalan. Si un jour je vais en Catalogne, j’y apprendrai sans doute beaucoup sur le rapport au temps, qui n’y est pas réduit à sa plus simple expression, temps s’en faut. Il y a bien un mot catalan pour dire « demie », mais il ne sert pas pour exprimer le temps. On dit plutôt « deux quarts ». L’autre particularité, c’est que dès après le premier quart, on peut inverser la perspective et regarder vers l’avenir. Il reste possible de dire, comme en français, qu’il est « deux heures et quart », mais on dira aussi volontiers qu’il est un quart de tres (un quart de trois). Toujours dans le sens des aiguilles de la montre, alors qu’ici il serait 14 h 20, on dira là-bas un quart i cinc de tres (un quart plus cinq avant trois) ; à 14 h 25, il sera donc dos quarts menys cinc de tres, soit « deux quarts moins cinq avant trois » ; et à 14 h 35, « deux quarts plus cinq avant trois » ! J’envisage l’achat d’un téléphone dit intelligent avec appli horloge parlante.

Bon, le temps file et c’est justement le jour de mon cours. Je vous y invite, mais vous devez me rejoindre quand falten cinc minuts per a tres quarts de tres, c’est-à-dire alors que « manquent cinq minutes aux trois quarts avant trois ». Soyez à l’heure !

Dossier

Langues autochtones et professions langagières
Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

Les travaux de la Commission de vérité et réconciliation du Canada ainsi que les témoignages des familles au cours de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ont mis en avant les nombreux problèmes personnels, familiaux et sociaux que vivent les membres des communautés autochtones du Canada.

Poursuivre
spacer
La traduction à l'ère de la décolonisation
Par Karina Chagnon

La traduction au Canada est le plus souvent conçue et enseignée comme un transfert entre deux « solitudes » culturelles et linguistiques, l’anglaise et la française. Or, la société allochtone prend de plus en plus conscience des mouvements politiques et des pratiques culturelles autochtones.

Poursuivre
Translation as a way to save Indigenous languages
By Marguerite Mackenzie and Julie Brittain

Most Indigenous languages in Canada are in various stages of endangerment, while many others are no longer spoken, so one might wonder why translation is even needed when Indigenous people increasingly speak English or French. But it is the very fact of having arrived at this situation that makes the need for translation, both into and out of the majority languages, all the more urgent.

Read more
Translation of Haida Narratives into English
By Tiffany Templeton

Haida Gwaii, an archipelago on the Northwest coast of British Columbia, has been inhabited for as long as 13,000 years. It was named the Queen Charlotte Islands by British Captain George Dixon in 1787.

Read more
Oser écrire et traduire « ce qui ne se dit pas » : la queerisation comme outil de décolonisation en contexte franco-canadien
Par Kathryn Henderson

Lorsque vient le moment de traduire des textes autochtones abordant des réalités qui échappent au binarisme homme-femme imposé par les colonialismes canadiens et québécois, on prend rapidement conscience que la décolonisation littéraire et politique devra passer par la queerisation de notre langue.

Poursuivre
Meet Akwiratékha’ Martin, translator in Kanien’kéha. Ó:nen’k tsi akwé:kon tenkawennanetáhkwenke’.
An interview by René Lemieux

Akwiratékha’ Martin is Kanien’kehá:ka from Kahnawà:ke who taught at the Kanien’kehá:ka Onkwawén:na Raotitióhkwa Language and Cultural Center from 2002-2016. He is now teaching Kanien’kéha at Kahnawà:ke Survival for grades 7-11.

Read more